HISTOIRE DE COURSE AU MAROC

ANDRE MOURAUX: DEUX AUTOS ET UN PALMARES

par Luc Martin

Dans la famille Mouraux le virus de la course est bien installé. Le père d'André Mouraux s'était illustré dans les années 20 au guidon d'une motocyclette en France où il avait remporté quelques succès. Des coupes religieusement conservées nous le rappellent encore.
La famille Mouraux a traversé la mer Méditerranée pour s'installer au Maroc où André est né. Troisième fils de cinq enfants , André montre des aptitudes pour la mécanique et tout naturellement se tourne vers la profession de mécanicien automobile. Dans les années cinquante, les routes et les infrastructures du Maroc sont en plein développement et les jeunes découvrent l'automobile comme un nouveau moyen d'évasion. André participe à son premier rallye en 1955 au volant d'une SIMCA 5 (la version Française de la FIAT Topolino). Son frère Pierre était son coéquipier. A cette époque, la fonction de navigateur n'était pas encore répandue dans les rallyes. Ils finiront 6ème sur un total de 44 participants. André me confie que lors d'une étape "nous sommes passé dans un nuage de criquets pèlerins, il y en avait tellement qui s'étaient écrasés sur l'auto qu'il a fallu s'arrêter et nettoyer sommairement la calandre et le radiateur pour éviter une surchauffe!". Ce résultat très encourageant les incitent à renouveler l'expérience. Cette fois le moteur de la poussive SIMCA 5 (4 cylindres 570cc et 13 ch. d'origine) sera "amélioré" grâce aux bons soins d'André pour lui faire gagner de nombreux chevaux supplémentaires. L'auto marchait "du feu de dieu" mais l'équipée sauvage va tourner court suite à la rupture du vilebrequin, trop sollicité sur ses deux uniques paliers. André prend goût à la couse et change de monture. Il va successivement utiliser une FIAT 1500, une SIMCA 9 (Aronde) une DKW, une SIMCA GL pour participer à des rallyes amateurs aux noms exotiques comme le Rallye des Trois Barrages, Rallye des Gazelles ou le Rallye Mélusine.
Parallèlement à l'expérience des rallyes, André rêve de course sur circuit mais ses moyens financiers sont limités. Il entend parler des courses de RACERS 500, une formule qui a pris naissance en 1949 en Angleterre et qui fut adoptée ensuite par les autres pays européens. Ces monoplaces d'une cylindrée maximum de 500cc correspondent à la définition de la Formule 3 en vigueur à l'époque. Les Britanniques ont rendu la formule populaire grâce notamment au constructeur John Cooper qui fabrique et commercialise des autos rapides et légères, équipées de moteur de moto Norton ou JAP. C'est d'ailleurs sur ce type d'auto que plusieurs grands champions du sport automobile comme Stirling Moss ou Graham Hill ont fait leurs débuts. La modeste cylindrée des moteurs est compensée par un poids plume (240 kg à vide) ce qui confère à ces autos des performances qui sont très proches de celles des Formules 1. Sur le circuit du Grand Prix de Rouen en 1950, la vitesse moyenne des Racers 500 n'était inférieure que de 8 km/h à celle d'une Talbot de 4500cc, une cylindrée 9 fois plus élevée et une puissance de 200 ch. supérieure. Cette formule offre aux jeunes pilotes la possibilité de courir à moindre coût. La popularité de cette formule va traverser la Méditerranée et se développer au Maroc avec un règlement propre à ce pays. Les autos doivent respecter l'un ou l'autre des deux critères suivants:
- moteurs culbutés à simple arbre à came, 2 ou 4 temps de 750cc maximum et utilisant l'essence du commerce.
- moteurs à arbre à came en tête limités à 500cc et utilisant le carburant de leur choix (essence ou alcool).
André choisi le moteur Panhard pour équiper le Racer de sa conception, Ce moteur a fait ses preuves dans les Racers construits en France par la marque DB (Charles Deutsch et René Bonnet). Il se met en chasse et trouve une épave de barquette REAC, une auto de fabrication artisanale locale dont seulement trois exemplaires ont vu le jour. La carrosserie en fibre de verre est irrécupérable mais l'auto fera don de son moteur Panhard et autre organes essentiels.
André conçoit et fabrique le châssis mais il confie la réalisation de la carrosserie à un homme de métier qui a fait ses preuves en carrossant des autobus!
Le résultat est très honorable, la ligne générale est tendue et les proportions sont élégantes pour les canons esthétiques de l'époque.
La réalisation est cependant un peu lourde (renfort en angle d'acier de 25mm x 25mm) et ce surcroît de poids va handicaper l'auto tout au long de son existence.

Le 7 Juin 1959 André participe à sa première course de racer 500 au volant de sa nouvelle monture. Elle porte le numéro 8. L'épreuve se déroule en deux manches plus une finale sur le circuit de Rabat-Salé. Les circuits pour ce genre d'épreuve sont temporaires et ils sont tracés en empruntant des rues fraîchement asphaltées ou des grands boulevards dégagés. Ils ont en moyenne 2 à 3 km de long et sont assez sinueux pour mettre à profit la maniabilité de ces autos. La piste est bordée de frêles clôtures en bois pour contenir les spectateurs et des ballots de paille sont placés dans les virages pour amortir les sorties de route.
André fini 6ème dans la premier manche mais ne peut participer à la 2ème Manche, ni à la finale, suite à une défectuosité de son système d'allumage par magnéto. Résultat final: 6ème au classement de l'épreuve. Trois semaines plus tard, la course de Bernoussi commence mal: un accident aux essais va immobiliser puis déclasser le numéro 8. Le 30 août suivant à El Jadida un bris dans la direction l'empêche de finir la 1ère manche. Une 7ème place en deuxième manche lui permet de finir 10ème au classement général de cette course.
La saison 1959 se résume à trois participations qui ont mis en évidence le manque de préparation de l'auto. André est un amateur au sens noble du terme, il prépare sa voiture lorsqu'il en a les moyens et du temps libre.
Passionné, il ne compte plus les heures à ajuster les carburateurs ou à fabriquer un nouveau conduit d'admission qui, il l'espère, va lui faire gagner des chevaux ou du couple pour sortir plus vite des virages.
Les saisons 1960 et 1961 vont permettre à André de participer à trois puis quatre courses. Les résultats vont s'améliorer (deux 4èmes places, une 2ème et une 9ème place) sans toutefois éliminer les divers problèmes mécaniques qui le contraignent parfois à l'abandon. De 1962 à 1967, les résultats sont en net progrès, il trouve enfin ses marques, les circuits et sa voiture n'ont plus de secret pour lui, il connaît le moteur par cœur et il m'a confié que même aujourd'hui il pourrait refaire un moteur de Panhard les yeux fermés. Au Maroc, tous les Mouraux roulent en Panhard que ce soit le coupé Alta (carrosserie en fibre de verre et portes papillon), la Dyna Z 12 ou la brave PL17 qui, avec quatre personnes à bord, tracte sans broncher la remorque et le Racer. C'est dans cette configuration que le 1er avril 1967 à bord de la PL17, André, son épouse Christiane et leur trois enfants, Xavier 3 ans, Anne 2 ans et Christine 1 an, se rendent à Marrakech pour la troisième course de la saison. Il fait beau, comme c'est souvent le cas au Maroc, la route est droite, l'auto et la remorque filent à 100 km/h. Soudainement, André sent l'auto accélérer brusquement, il jette un œil dans le rétroviseur et constate avec horreur que la remorque vient de se détacher. Cette dernière, après cette escapade, vient se fracasser sur le seul platane que la route comptait sur un tronçon de 3 km. La remorque et le Racer sont détruits. La famille ramasse ce qui est éparpillé sur la route et repart en abandonnant les restes du Racer dans une ferme, au grand désespoir du petit Xavier qui pleure à chaudes larmes en voyant s'éloigner l'épave par la lunette arrière. Cette perte est momentanément ressentie comme une catastrophe, mais le moral va remonter rapidement lorsqu' André va négocier l'achat d'un Racer 500 de marque DB qui n'a plus de moteur. André lui greffe le moteur récupéré sur l'épave et c'est à partir de ce moment que les talents de pilotage, durement acquis sur le lourd racer de fabrication artisanale, vont se traduire par des résultats. L'année 1968 va permettre à André de se familiariser avec sa nouvelle monture et d'améliorer ses temps. Il est plus léger de 60 kg (320 kg à vide contre 380 kg précédemment ) ce qui diminue son handicap lorsqu'il est confronté à des machines comme les Cooper qui ne pèsent que 250 kg.
La première course de la saison a lieu le 14 avril à Marrakech où il fini 3ème Le 2 juin à Agadir, André est en tête mais doit abandonner suite à un bris de cardan. Il finira 14ème au classement de l'épreuve. Le 28 juillet, il récolte une 2ème place à 2 secondes du premier, sur le circuit de Mohammedia. Les résultats des courses de Tanger, El Jadida et Casablanca seront respectivement 3ème ,1er et 5ème pour finir 2ème au championnat de cette année. En 1969 André finira toutes les courses sur le podium et raflera le championnat haut la main. Les deux années suivantes il défendait son titre et termina à la deuxième place du championnat 1970 et à la troisième place en 1971.
André décida d'arrêter là sa carrière de pilote amateur pour se "retirer" . Il aura participé à plus de 100 courses dans la cadre du championnat ENICAR (Racer 500 au Maroc) et il finira un total de 90 courses classées soit: 13 fois premier, 16 fois deuxième et 10 fois en troisième place. Il récolta également 6 meilleurs tours.
Maintenant installé à Montréal depuis 1974 André Mouraux et son épouse Christiane ont transmis l'esprit de la compétition sportive à trois de leurs enfants. Christiane est une adepte de la marche à pied et de la course de fond. Elle a notamment participé au 10 km de Montréal où elle a fini 751ème sur 975. Christiane a également fini 1ère d'une course de cross country dans la catégorie des 70 ans et plus!
Xavier, après avoir tâté du patinage de vitesse sur courte piste s'est converti à la course automobile sur glace où il décrocha la première place du championnat québécois en 1987 et 1988. Après une pause de deux ans, il remporte la deuxième place en 1992 puis la première place en 1993 . Son frère cadet Denis a fait partie de l'équipe olympique de patinage de vitesse sur courte piste aux jeux d'hiver de Lillehammer en 1994. Leur sœur Christine coure cette année en Formule Ford 1600cc. Elle a fait ses premières armes dans la série Honda en 1988, 89 et 90. En 1992 elle a remporté une troisième place à Trois Rivières.
André se rappelle d'une course où il avait fini deuxième et sa fille Christine, folle de joie, s'était précipitée sur l'auto de son père à peine immobilisée à l'arrivée pour l'embrasser. Elle ne pris pas garde au tuyau d'échappement encore chaud et se brûla le mollet droit sans toutefois entamer son enthousiasme face à la victoire de son père.
André ajoute en souriant: "Christine a été très tôt marquée par la course, dans son cas, c'était au fer rouge".

©VEA

 

 


RETOUR



HOME