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POUR UN RENDEZ-VOUS
Extrait de la biographie de Claude Lelouch de Jean-Philippe Chatrier
Je roule comme Trintignant dans « Un homme et une femme », pied
au plancher, compteur cloqué à cent quatre-vingt, prenant tous les
risques. Et même davantage, puisque je ne suis pas au rallye de
Monte-Carlo, mais en plein Paris.
À côté de moi, mon chef opérateur contrôle la vitesse de la caméra
accrochée au pare-chocs. Nous brûlons systématiquement tous les
feux rouges. Les rues et les avenues défilent à une vitesse terrifiante.
Les futurs spectateurs seront collés à leurs fauteuils, écrasant
un pied de frein imaginaire.
Car c’est un film, bien sûr, que je tourne. Un film qui durera exactement
le même temps que son tournage. Neuf minutes trente secondes. Neuf
minutes trente secondes de pellicule, c'est ce qui me restait à
la fin du tournage de « Si c’était à refaire », au moment des rendus
(Etape finale d’un tournage, où l'on rend aux loueurs les caméras,
les projecteurs et tout le matériel technique qui leur appartient).
Trouvant dommage de laisser perdre ces précieux trois cents mètres
de celluloïd, j’en ai profité pour réaliser un projet qui me tenait
à cœur depuis longtemps: un film en un seul plan séquence où la
camera traverserait Paris à grande vitesse, son regard étant celui
d'un homme qui conduit comme un fou parce qu’il est en retard à
un rendez-vous.
J'ai eu cette idée un jour ou, moi qui suis toujours ponctuel, j'étais
dans la même situation. Comme il était vital que j'arrive à l'heure,
j’ai traversé Paris à une vitesse hallucinante, brûlant des feux
rouges, empruntant des sens interdits, prenant des risques insensés.
Comme je suis en train de le refaire en ce moment même. Cinq cents
soixante-dix secondes, pas une de plus, c'est le temps que j’ai
pour effectuer le trajet porte Dauphine-place du Tertre.
Avec deux principaux problèmes techniques. Le premier consiste à
coordonner le parcours de la voiture avec l'action des dix dernières
secondes, quand Gunilla, ma compagne (qui est aussi la mère de ma
fille Sarah) s'avancera vers le véhicule qui s'arrêtera enfin devant
elle. C'est le bruit du moteur, à mon approche de la place du Tertre
qui l'avertira qu'il est temps de s'avancer jusque dans le champ
de la caméra. Le second problème réside dans l'impossibilité d'assurer
la sécurité de l'opération.
J'ai limité les risques en tournant ce film-cascade au mois d'août,
à cinq heures trente du matin, au lever du jour. La circulation
est donc quasiment inexistante.
Je n'ai pu cependant obtenir l'autorisation de bloquer les rues
débouchant sur mon parcours. Un véhicule peut donc déboîter devant
moi à n'importe quel moment. Si cela se produit, je prie pour avoir
le coup d’œil et les réflexes nécessaires pour réagir au quart de
seconde.
L'étape la plus dangereuse du parcours demeure le passage des guichets
du Louvre.
Il n’y a aucune visibilité à la sortie. Si une voiture surgit à
ce moment devant mon capot, la collision sera inévitable. J'ai donc
posté mon assistant, Elie Chouraqui, à cet endroit stratégique.
Grâce à son walkie-talkie, il me préviendra en cas de danger.
J'arrive à la hauteur des guichets du Louvre. Aucun signal de la
part de Chouchou. Je fonce.
Le reste du parcours s’accomplit sans problème. Je ralentis place
du Tertre, et Gunilla, avec un chronométrage parfait, s'avance à
ma rencontre.
Un quart d'heure plus tard, je retrouve Chouraqui, en train de bricoler
son « talkie ».
- Qu'est-ce qui se passe?
- C'est cette saloperie! Me dit-il en désignant l'appareil. Il est
tombé en panne au début de la prise!
J 'ai eu un grand frisson d'angoisse rétrospectif.
Debout dans le bureau du préfet de police, j'ai la sensation d'être
un enfant puni. Je m'apprête d' ailleurs à l'être.
Et sévèrement.
D'une voix de procureur, le préfet, qui m'a personnellement convoqué,
dresse à mon intention la liste de toutes les infractions que j'ai
commises pendant les quelques minutes de tournage de « Pour un rendez-vous ».
Elle est interminable.
Quand il a fini, il lève sur moi un oeil noir et dit en avançant
la main:
- Remettez-moi votre permis de conduire, s'il vous plaît.
Le moment serait mal choisi pour discuter. Je m'exécute. Le préfet
de police s'empare du document, le contemple rêveusememt pendant
quelques secondes, puis me le rend avec un large sourire.
- Je m'étais engagé à vous le retirer, me dit-il. Mais je n'ai pas
précisé pour combien de temps.
Devant ma stupéfaction, il ajoute:
- Mes enfants adorent votre petit film !
LIENS:
CLAUDE LELOUCH " ¨Pour un rendez-vous" Traversée
de Paris à toute vitesse: http://www.youtube.com/watch?v=VfCj7LPKCu0
Le "Making off" raconté par Claude Lelouch:
http://www.youtube.com/watch?v=AHn5Q15kaIA
©VEA
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